La résilience, un concept-clé des initatives de transition, par Pablo Servigne

Avec cet article consacré à la résilience, Quartiers en Transition poursuit la publication d’une série d’études réalisée par l’association belge Barricade, qui se veut un lieu d’émancipation collective et de création d’alternatives.

Pablo Servigne revient ici, comme le dit très bien le titre de l’étude,  sur un mot clé de la transition, la résilience qui est une notion utilisée à partir des années 70 en écologie. Elle désigne rappelle l’auteur « la capacité d’un écosystème à se régénérer après un choc, par exemple une forêt après un incendie, une communauté d’oiseaux après une saison de chasse, ou un écosystème marin après une marée noire…« .

Cette notion de régénération est au cœur de la transition dont le double principe fondateur est d’une part d’imaginer la ville de l’après-pétrole (de l’après énergies fossiles serait  sans doute plus exact) et d’autre part, de permettre à cette même ville d’être plus robuste pour résister aux crises environnementales à venir. 

« les initiatives de Transition, souligne Pablo Servigne,  aident à donc construire la résilience dans plusieurs domaines (la nourriture, l’économie, l’énergie, etc.), au niveau local et national, avec une perspective globale / internationale ».

 

La résilience, un concept-clé des initatives de transition

« La civilisation ne peut pas manquer plus de trois repas »
Winston Churchill

Construire la résilience est l’un des grands principes de la Transition. Pour bien saisir le cœur et l’esprit de ce mouvement, il est donc utile de s’y attarder.

Une notion souple et utile

À l’origine, il s’agit d’une notion de physique des matériaux : la capacité à reprendre une forme initiale après un choc ou une déformation. Dès 1939, le terme entre dans le champ de la psychologie pour désigner un phénomène qui consiste, après un traumatisme, « à prendre acte de l’évènement traumatique pour ne plus vivre en dépression ». L’éthologue Boris Cyrulnik a beaucoup écrit pour populariser cette notion, en particulier en étudiant les survivants des camps de concentration.
En écologie, la notion est utilisée à partir des années 70. Elle désigne la capacité d’un écosystème à se régénérer après un choc, par exemple une forêt après un incendie, une communauté d’oiseaux après une saison de chasse, ou un écosystème marin après une marée noire…

En permaculture, la notion s’est également bien épanouie. La permaculture est un ensemble de techniques de design (ou création, planification) d’écosystèmes humains pérennes hautement soutenables. Il faut savoir que les principes de design de la permaculture sont directement issus de l’observation du vivant. L’idée est simple : il suffit d’observer la structure et le fonctionnement de ce qui est soutenable dans la nature, pour s’en inspirer. Une forêt millénaire, par exemple, produit énormément de matière vivante, et pourtant elle ne produit pas de déchets. Elle est composée d’un réseau dense et complexe d’interactions entre de nombreux êtres vivants.

Si l’on abat un arbre, la forêt ne meurt pas. Si une maladie grave s’attaque aux chênes, la forêt (naturelle) ne meurt pas. Si l’on décime une, deux ou trois espèces d’oiseaux ou de scarabées, la forêt ne meurt pas. Et même si on la brûle, elle repousse ! Elle est très résiliente. La permaculture est donc une technique pour fabriquer de la résilience humaine dans tous les domaines de la vie : agriculture, logement, organisation, transports, etc. Or, vous le savez sûrement, l’application à grande échelle des principes de permaculture est ce que l’on appelle… la Transition.

Même si en cas de grave crise, la première urgence est l’alimentation (et donc l’agriculture), « les initiatives de Transition aident à construire la résilience dans plusieurs domaines (la nourriture, l’économie, l’énergie, etc.), au niveau local et national, avec une perspective globale / internationale ». Et l’on peut même travailler sur la résilience personnelle. Plus celle-ci est forte, plus nous avons les capacités d’affronter les problèmes et de retrouver un état de bien-être après une période de stress ou de chocs émotionnels. En cas d’activité intense, il faut bien veiller à entretenir son bien-être et à cloisonner le travail. Les personnes fortement impliquées dans la Transition devraient d’ailleurs particulièrement faire attention à cela. Des cours de fortification de résilience personnelle commencent donc à être organisés dans les groupes de Transition.

La résilience de la communauté

On parle de résilience à beaucoup de niveaux : société, écosystème, communautés, individus. Au niveau communautaire, un des niveaux les moins bien étudiés, on pourrait donc la définir comme « la capacité d’une communauté à supporter des chocs et des tensions extérieurs sans perturbation significative ». C’est cette définition qui nous intéressera le plus pour la Transition.
Il y a trois facteurs qui déterminent le degré de résilience d’une communauté :
1. La capacité d’une communauté à prendre ou modifier des décisions qui la concernent. On veillera donc à « augmenter la démocratie et l’engagement local » ;
2. La capacité d’une communauté à apprendre et à s’adapter. Il faut donc favoriser une éducation diversifiée incluant de nouveaux savoirs ;
3. La nécessité pour des communautés résilientes de planifier. Il doit y avoir un côté intentionnel et collectif de planification (design).

L’intérêt de la résilience est que la communauté pourra satisfaire ses besoins en cas de réduction importante des transports ou en cas de choc économique. Cela ne constitue pas pour autant un repli sur soi. « Une résilience accrue et une économie locale renforcée ne signifient pas l’édification de murailles autour de nos villes ni le refus d’y laisser entrer ou sortir quoi que ce soit. Ce n’est pas le rejet du commerce ni une sorte de retour à une version idyllique d’un passé imaginaire. Il s’agit plutôt d’être mieux préparés pour un avenir plus sobre, plus autosuffisant et qui favorise ce qui est local au lieu de ce qui est importé. »

Un retour en avant

La théorie des avantages comparatifs de David Ricardo (1772-1823), l’un des piliers théoriques du libéralisme économique, stipule que les pays ont intérêt à se spécialiser dans ce qu’il savent le mieux faire (le cacao en Afrique, les tomates en Espagne, etc.), et que le marché (libre, bien sûr) se chargera de distribuer naturellement les meilleures marchandises entre tous les pays. Il s’agit d’une sorte de spécialisation poussée à l’extrême… À en croire les économistes orthodoxes, c’est ce qu’il y aurait de plus rationnel, en théorie, car « l’expérience écologique répond que, dans un domaine, la spécialisation permet d’accroître les performances mais fragilise la robustesse de l’ensemble. Au contraire, la diversité renforce la résistance et les capacités d’adaptation. Réintroduire les jardins potagers, la polyculture, l’agriculture de proximité, des petites unités artisanales, la multiplication des sources d’énergie renouvelable, renforcent la résilience. »

Mais alors la résilience, ne serait-elle pas une sorte de paysannerie perdue ? S’agit-il d’un retour en arrière ? Il est vrai qu’il est difficile d’imaginer qu’on ne vivait pas si mal que ça avant l’ère du pétrole bon marché. Le mouvement de la Transition consacre beaucoup d’énergie à étudier comment vivaient les communautés avant leur déstructuration par le pétrole. Sans caricaturer bien sûr, sans imaginer que « la vie avant le pétrole consistait à se rouler dans la boue, à vivre dans l’inceste, à pousser des garçons vers le haut des cheminées et rien d’autre ou bien que c’était un monde idyllique où chacun respectait les anciens et mettait des roses au-dessus de sa porte d’entrée».

Or, « deux institutions humaines apparaissent de façon récurrente à travers les vicissitudes de l’histoire et témoignent d’une extraordinaire résilience, l’une rurale, la petite exploitation paysanne autosuffisante, l’autre plus urbaine, l’atelier artisanal . » Pour ma part, je dirais donc que la résilience, c’est plutôt un retour en avant.

Pour se convaincre que la résilience n’est pas une utopie, ou en tout cas qu’elle est réalisable à grande échelle assez rapidement, il suffit d’étudier l’exemple de l’Angleterre durant la guerre. Le gouvernement avait mis en place une économie planifiée de descente énergétique (à cause des importations réduites de moitié), c’est-à-dire une économie de résilience et de rationnement extrêmement efficace. Ce thème fera sans doute partie des axes de recherche dans les mois qui viennent pour les initiatives de Transition ou même pour Barricade.

Inverser l’imaginaire

De manière générale, l’écologie est vue comme une contrainte pour la plupart des citoyens : il faut trier ses déchets, diminuer sa consommation de viande, diminuer ses émissions de carbone, diminuer l’utilisation de la voiture, réduire ses courses au supermarché, etc. Même si le mouvement de la Décroissance a raison sur beaucoup de points, la simple utilisation du mot décroissance est un frein à l’inclusion d’acteurs autres que les petits cercles écologistes radicaux. La Décroissance fait appel à un imaginaire de frugalité, du toujours moins, de la descente… Il va sans dire que le cerveau humain n’est pas très friand de cela.

La Transition quant à elle, ne propose pas de réduire, mais invite plutôt à construire et augmenter sa résilience. De même, au lieu d’aller chercher la croissance (objectif vu comme positif et comme symbole de prospérité par beaucoup), on ira chercher la résilience (nouvel objectif positif qui devrait devenir aussi symbole de prospérité). Il ne fait aucun doute que ce détail sémantique, ce « déclic positif », joue un grand rôle dans le succès populaire du mouvement.

D’ailleurs, à propos de croissance, Hopkins n’a pas d’opinion tranchée, il ne la fustige pas d’emblée. « La croissance économique et une prospérité renouvelée viendra dans une large mesure d’économies locales diversifiées, vibrantes et robustes. La meilleure réponse que l’on peut apporter à l’instabilité économique est de passer à une économie basée sur la justice sociale, la résilience et la protection de la biosphère. Rien d’autre n’a de sens 12. » La résilience ? une manière d’esquiver l’opposition croissance / décroissance ! Voilà qui promet encore de longs débats…

Comment augmenter sa résilience ?

De manière plus théorique, augmenter la résilience d’un système, c’est augmenter la diversité des éléments qui le composent (individus, institutions, aliments, usines, etc.), ainsi que les fonctions qu’ils exercent. Par exemple la fonction “alimentation” pourrait être diversifiée en potagers privés, fermes, jardins collectifs, aquaculture, grandes plantations, forêts, jardins sur les toits, commerce, etc. Ainsi, si l’un des éléments s’arrêtait, il resterait encore les autres pour assurer la fonction “alimentation”.

Toujours d’un point de vue théorique, il faut veiller à favoriser la modularité, c’est-à-dire cloisonner le réseau global en plus petites entités autonomes. Même si tout reste interconnecté, chaque « module » peut survivre après l’effondrement d’un ou plusieurs modules. Autrement dit, un module ne doit pas devenir indispensable à la survie de tous les autres. Rob Hopkins donne l’exemple des races d’animaux d’élevage : plutôt que d’avoir une race pour tout le système agricole, il vaut mieux avoir plusieurs races locales. Ainsi, si une maladie apparaît à un endroit, le cloisonnement génétique empêchera l’apparition d’une épizootie. C’est simplement un principe du vivant appliqué à l’organisation humaine.

Le dernier point à prendre en compte pour construire la résilience, est de favoriser ce qu’on appelle les « rétroactions directes », c’est-à-dire tenter de se rapprocher de l’effet de nos actions. Par exemple, un pilote de bombardier aura plus de facilité à appuyer simplement sur un bouton en regardant son écran, que le fantassin aura à tuer des dizaines d’ennemis à la baïonnette… Loin des yeux, loin du cœur diront d’autres. De la même manière, percevoir directement les effets de notre consommation nous permet d’agir rapidement et en pleine conscience.

Qui peut réellement s’imaginer tous les effets qu’a l’achat d’un légume produit avec des pesticides sur la faune du sol ? Qui a déjà vu la fabrication de jouets bon marché en Chine ? Qui a déjà nettoyé une marée noire ? Qui a déjà tué l’animal qu’il va manger ? Raccourcir ces boucles de rétroaction permet donc à un système ou une communauté de réagir rapidement et intensément en cas de choc ou de crise.

La résilience est quelque chose qui se construit dans les détails, et surtout qui se coordonne à grande échelle. Il nous faudra donc nous coordonner en réseau après avoir bâti des initiatives locales solides. « Le survivaliste vit dans l’illusion que des armes et des vivres lui permettront de tenir un peu plus longtemps que les autres dans un monde dévasté, et peut-être de passer entre les mailles du filet de la catastrophe. À l’inverse, la Transition a pour leitmotiv “nous nous en sortirons tous ensemble ou nous ne nous en sortirons pas” ». «

La résilience constitue finalement un alliage prometteur de catastrophisme et d’optimisme, stimulant tant pour la réflexion que pour l’action  ». Elle renouvelle notre imaginaire politique et social, ce qui est déjà en soit considérable.

Pablo Servigne, décembre 2011. Article en PDF : La résilience, concept-clé pour la transition

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