Qu’est-ce qu’être écologiste ? Une question et un débat qui commence

Article de Marie Astier et Hélène Harder pour REPORTERRE jeudi 19 décembre 2013 [Vidéos du débat à retrouver sur REPORTERRE]


Quel est le point commun entre un naturaliste, une élue municipale, une philosophe et un journaliste ? Tous peuvent se revendiquer écologiste… Le arton5175-1c857panel des invités annonce déjà la couleur : les réponses à la question « Qu’est-ce qu’être écologiste ? » promettent d’être éclectiques.

Pour les écouter, mais aussi participer au débat, plus de soixante-dix personnes se serrent sur les chaises en bois du bar le Lieu Dit à Paris, jeudi 12 décembre. Et dans le public, déjà, chacun a sa façon d’être écologiste.

Il y a d’abord ceux qui n’apprécient pas trop qu’on leur attribue cette étiquette. « Je pourrais aussi dire que je suis décroissante ou anticapitaliste… Je n’aime pas m’enfermer dans les mots », explique l’une. Pour d’autres, il s’agit plutôt des gestes du quotidien : « On agit surtout par la consommation. On fait également attention à nos déchets et au gaspillage. On s’efforce d’avoir une conscience écologique. » Pour eux, c’est déjà une démarche politique, car « c’est une façon de participer pour faire évoluer la société. »

Antoine Lagneau, du collectif Quartiers en transition, anime le débat. Il commence par raconter l’anecdote qui a lancé l’idée de la soirée : « Cet été, Reporterre a publié un article à propos d’un projet de mine dans la Sarthe. Le titre était « A Ténnie, les écologistes en lutte »… Et les associations ont appelé pour expliquer qu’elles ne voulaient pas du terme ’écologistes’. »

En effet, elles ne se considéraient pas comme politiques et encore moins comme appartenant au parti Europe Ecologie les Verts (EELV). « C’est là que l’on s’est rendu compte qu’il est nécessaire de s’interroger sur ce que signifie être écologiste aujourd’hui. »

Repenser le rapport de l’Homme et de la Nature

Le micro va d’abord à la philosophe Catherine Larrère. Elle cite la définition d’Aldo Leopold, un forestier américain de la première moitié du 20e siècle. Il est l’auteur d’un ouvrage culte aux Etats-Unis, L’Almanach d’un comté des sables. Pour lui, « La question est : à quoi pense un homme au moment où il coupe un arbre, ou au moment où il décide de ce qu’il doit couper ? Un écologiste est quelqu’un qui a conscience, humblement, qu’à chaque coup de cognée, il inscrit sa signature sur la face de la terre. »

Pour Catherine Larrère, l’écologiste n’est donc pas celui qui s’abstient d’intervenir dans la nature, c’est celui qui agit en ayant conscience des conséquences de ses actes : « Pendant longtemps, être écologiste c’était être un lanceur d’alerte, dire aux hommes que notre signature sur la Terre était mauvaise. Mais on en est à un point où il ne suffit plus de dénoncer. » Agir, oui, mais comment ? « Je n’ai pas la réponse. Donc être écologiste, ce n’est pas forcément savoir quoi faire, mais c’est au moins tenter de le savoir. »

Entrer en politique, « pour changer la société »

« Comment agir ? », Célia Blauel a sa réponse. Elle se définit comme une « élue de terrain ». D’ailleurs c’est ainsi que s’est produite sa rencontre avec l’écologie, alors qu’elle s’intéressait au mal-logement : « J’ai eu l’impression que les écolos étaient les seuls à avoir une réponse pragmatique au problème du logement à Paris. (…) Pour moi l’écologie politique est la seule idéologie politique qui porte une véritable alternative, des réponses à la question sociale et environnementale. »

Elle reconnaît avoir mis quelques années avant de se définir comme écologiste. « Quand on se dit ’écologiste’, c’est comme quand on se dit ’féministe’. Cela suscite un petit rejet. » Et puis il faut remettre en cause « ce que l’on nous apprend à l’école, que la croissance ce n’est pas le bonheur en fait. »

Pour agir, elle a choisi l’engagement dans un parti politique, EELV, même si elle admet qu’il y a d’autres façons de s’engager. Son poste de conseillère municipale lui permet « de rentrer dans les politiques publiques : c’est nécessaire pour changer la société. » Une action qu’elle souhaite transversale, « contrairement aux autres politiques qui regardent secteur par secteur ».

La candidate à la mairie du XIVe arrondissement de Paris cite l’exemple de l’éco-quartier en construction dans son arrondissement : « On fait attention aux matériaux, on cherche à limiter la facture énergétique des habitants, à limiter leurs déplacements, à leur donner accès à une alimentation locale… »

Mais elle le reconnaît, il est difficile d’être écologiste en politique car « il faut toujours être dans le combat. »

Protéger la nature

Le combat, un mot que l’on retrouve également dans la bouche de Pierre Rivallin. Naturaliste, écologue, il est en charge de la protection de la faune et de la flore dans le département de Seine-et-Marne : « Mon travail est de convaincre les élus de protéger la nature. C’est un combat de tous les jours. »

Mais avant d’être écologiste, il se définit d’abord comme écologue : « Au départ, l’écologie est la science qui étudie les êtres vivants. » C’est en s’appuyant sur cette science qu’il conseille les élus. Un travail de terrain, comme celui de Célia Blauel.

Mais il trouve sa tâche de plus en plus difficile. « Les élus ont des problèmes sociaux, de logement, de transports, etc, détaille-t-il. L’environnement passe après. » Il évoque les lignes budgétaires qui disparaissent. La crise et les élections municipales rendent les élus « de plus en plus frileux : ils ont peur que faire de l’écologie soit mal perçu par les électeurs… »

L’idéologie écologiste

L’écologie est donc mal vue, y compris chez les journalistes, ajoute Hervé Kempf. Il s’intéresse aux questions écologiques depuis la catastrophe de Tchernobyl en 1986, il a fondé Reporterre et a travaillé comme journaliste environnement au Monde pendant quinze ans. Pourtant, il affirme avoir passé toute sa vie professionnelle « à refuser le terme écologiste ». Une façon pour lui d’imposer l’écologie comme un sujet à part entière, « tout aussi légitime que les autres matières sérieuses comme l’économie et la politique. »

Puis il y a quelques mois, il a finalement admis être écologiste. Cela n’empêche pas d’être un bon journaliste : « Il y a clairement un enjeu idéologique. (…) Je suis écologiste comme les autres peuvent être croissanciste ou capitaliste. »

Mais alors, que dit l’idéologie écologiste ? « Que la crise écologique est le fait majeur de l’époque, répond Hervé Kempf. Les écologistes sont ceux qui réintroduisent la dimension apocalyptique dans la vision du monde. » Et comme pour contrebalancer ce noir constat, le journaliste ajoute : « Ils disent aussi que la nature est belle, que la beauté fait partie intégrante de la vie. Il ne faut pas protéger la nature seulement parce qu’elle est utile. »

Alerter puis agir

Bilan de ce premier tour de table : être écologiste, c’est d’abord alerter sur la crise environnementale, mais pas seulement. Il faut vouloir changer la société qui a provoqué cette crise. Cela commence en repensant le rapport de l’Homme à la Nature : coopérer avec elle plutôt que de toujours choisir entre exploitation à outrance et protection absolue.

Il faut ensuite s’engager (par la politique, par son métier, par une activité associative…) pour promouvoir cette vision du monde dans tous les secteurs de la société. Il y a ceux qui agissent sur les idées (le journaliste et la philosophe) et ceux qui tentent de transformer les pratiques (l’élue et l’écologue).

Mais proposer un autre modèle de société n’est pas facile. C’est un combat d’autant plus difficile à mener que l’idéologie écologiste reste minoritaire, et donc mal vue.

Nature et humains

C’est au tour du public d’apporter sa contribution à cette définition. « Mais alors, est-ce que les écologistes préfèrent la Nature ou les Humains ? » demande quelqu’un. « Mais ils ne sont pas nécessairement antagonistes ! », s’exclame Catherine Larrère. Elle cite l’exemple du pique-prune, un petit insecte qui a arrêté un projet d’autoroute : « Le choix, ce n’était pas le pique-prune ou les hommes, mais entre deux modèles de société. Une société qui préserve le Pique-prune, ou une autre qui construit plein d’autoroutes. »

Hervé Kempf poursuit : « En ce moment, cela ne va pas très bien ni pour la nature, ni pour les humains. La dégradation de la nature ne semble pas leur profiter aux hommes : il y a de plus en plus de pauvres et de chômage. »

EELV « n’a pas le monopole de l’écologie »

Le rôle du parti politique EELV dans ce mouvement écologiste reste aussi à éclaircir. Un militant reconnaît que son parti « n’a pas le monopole de l’écologie. On trouve aussi des écologistes dans le monde associatif et paysan, rappelle-t-il. Mais je voudrais réagir au courant qui dit que la politique, c’est sale. La rénovation thermique des HLM ou les transports en commun demandent des décisions politiques. Si on ne s’occupe pas des problèmes politiques, les institutions vont fonctionner sans nous. »

Célia Blauel approuve. Pour la conseillère municipale, les écologistes doivent être partout, y compris en politique. Cette idéologie « devrait être à terme partagée par le plus grand monde, pour que la société puisse changer. »

Mais cette présence écologiste dans le monde politique, le naturaliste Pierre Rivallin a du mal à la constater. « Il y a une déconnection entre le terrain et la sphère politique », déplore-t-il. Les élus sont en général peu réceptifs. « On s’appuie sur les documents d’urbanisme, pour tenter de les convaincre de prendre en compte la biodiversité. »

Dans la salle, le sociologue Erwan Lecœur a peut-être une explication. « EELV n’a jamais eu autant d’élus et aussi peu d’influence sociale, note-t-il. Le parti est encore trop petit pour jouer dans la cours des grands, celle des élections. Avant de se présenter, il faut d’abord être un mouvement social. »

Plus de concret pour faire passer le message

Il y a donc encore du travail pour diffuser les idées écologistes, note un spectateur qui rappelle aux intervenants qu’ils sont « restés assez abstraits. » Pour lui, « cela montre qu’il y a un manque de pédagogie. Il faut aussi parler de choses concrètes. C’est peut-être pour cela que le discours écologiste n’est pas entendu. »

Célia Blauel rappelle que « l’écologie concrète » fonctionne déjà bien au niveau local. Les jardins partagés par exemple, « permettent à la fois de faire de la pédagogie, du lien social, et c’est aussi un lieu de citoyenneté. »

« Oui, il faut parler des alternatives et Reporterre le fait jour après jour, poursuit Hervé Kempf. Mais il ne faut pas s’enfermer dans le concret. Les gens aspirent à autre chose, parce que le monde d’aujourd’hui est terriblement concret, enfermé dans la matérialité. Il faut réenchanter le monde plutôt que de s’enfermer dans le politique. »

Le journaliste est le premier à conclure. « Il ne s’agit pas de dire que tout va mal. » Il fait appel à Jean-Pierre Dupuy, auteur du livre Pour un catastrophisme éclairé : « Dupuy explique ce paradoxe qu’il faut formuler la catastrophe pour pouvoir l’éviter. »

Pierre Rivallin, lui, nous incite à tous être écologistes. « Cela commence par des petits gestes au quotidien. Et si on les fait tous, on peut changer les choses », espère le naturaliste.

« Mais il faut aussi prendre le temps de réfléchir », ajoute la philosophe. Pour Catherine Larrère, « il faut prendre de la distance, sinon on ne changera pas. »

Changer, porter un autre projet de société, c’est également ce que prône Célia Blauel. « Pour cela, il faut avoir une vision très lucide de l’état du monde. (…) Et il faut garder espoir. » Parce qu’être écologiste, « c’est un combat, il faut sans cesse se remettre en question. Ça se revendique, d’être écologiste ! »

Un débat dense et riche. Mais il y a eu aussi de bons moments de rigolade, comme lorsqu’une dame a lu un article d’un journal gratuit relatant les sommets de pollution sur la région parisienne ces jours-ci, et l’attribuant à… la nature. 

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