Catherine Larrère : « être écologiste, c’est contribuer à ce qu’il y ait de l’action. »

Philosophe de l’environnement, Catherine Larrère participe le 12 décembre à la Rencontre de Reporterre sur le thème : « Qu’est-ce qu’être écologiste ? ». Retraçant la philosophie occidentale de la nature, elle montre que la question de l’intervention humaine sur le monde est au cœur de l’interrogation écologiste. [Article initialement publié sur REPORTERRE jeudi 12 décembre 2013)

Reporterre – Dans votre ouvrage Du bon usage de la nature, vous expliquez que la civilisation occidentale a une vision dominatrice de la nature : d’où vient-elle ?poster_44132

Catherine Larrère – D’abord, il faut rappeler que l’idée de nature est une idée occidentale. Elle n’a pas d’équivalent dans d’autres cultures, que ce soit dans les civilisations écrites comme la Chine ou le Japon, ni dans les cultures sans écriture comme les peuples survivants d’Amérique du Sud. L’idée de la nature comme quelque chose de matériel, qui nous est extérieur et a son indépendance propre, n’existe qu’en Occident.

Cette idée de la nature a une double référence dans la pensée occidentale.

Il y a d’abord les Grecs : c’est d’eux que nous vient l’idée d’une nature qui existe par elle-même. Aristote dit par exemple : « En toutes les parties de la nature, il y a des merveilles » (1). Donc il y a de la beauté dans la nature, il faut l’observer et on peut également en tirer des lois.

L’autre référence vient de la Bible et des religions monothéistes. Dieu a créé le monde, il a créé l’Homme et il a donné la Terre à l’Homme. L’idée de domination vient de là. La Nature est à notre disposition et nous pouvons l’utiliser et l’exploiter.

Au XVIIe siècle, ces deux idées se sont combinée. Dans le Discours de la méthode, René Descartes (2) explique que grâce à la science et la technique, l’Homme deviendra comme « maître et possesseur de la Nature ». C’est également l’idée de Francis Bacon qui explique que la science est à la base de notre pouvoir sur la Nature. Cette rencontre de la connaissance et de l’utilisation de la Nature est rendue possible par la science moderne.

Et en réaction à cette vision dominatrice de la Nature, un autre mouvement de pensée propose au contraire de n’y pas toucher du tout…

Il y a toujours eu cette idée d’aimer sans détruire : chez les Grecs, les Romains, à la Renaissance, chez Rousseau, etc. Ils demandent : « Faut-il que la connaissance passe par la destruction ? »

C’est un mouvement qui a pris de l’importance quand on a vu les conséquences de la domination à la Francis Bacon. Celui-ci disait qu’il faut violenter la nature pour qu’elle nous rende ses secrets.

En réaction, ce mouvement d’admiration s’est développé en deux temps.

D’abord dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec Henry David Thoreau (3) et Ralph Waldo Emerson. Certains ont commencé à se rendre compte qu’en colonisant l’Amérique du Nord, les pionniers étaient en train de détruire la nature qu’ils ont trouvée en arrivant. C’est le mouvement de la wilderness [vie sauvage] : il faut préserver la nature sauvage, mettre des zones naturelles hors développement.

Puis après la Deuxième guerre mondiale, au moment du développement des pesticides, qui viennent de la reconversion des produits de guerre, un certain nombre de lanceurs d’alerte ont réagi. La plus célèbre est sans doute Rachel Carson avec son ouvrage Silent Spring (Printemps silencieux) (4), livre dans lequel elle montre les effets en chaîne du DDT. Le rapport Meadows (5) sur les limites de la croissance, en 1972, est également marquant.

Pourquoi ces deux conceptions de la nature ne vous satisfont-elles pas ?

La conception de la domination me paraît fausse. On ne domine en fait rien. Nous ne sommes pas les despotes de la nature, et si l’on continue de la même façon, cela va aller de plus en plus mal. On croit avoir dominé le feu, mais on se retrouve avec un changement climatique qui nous menace.

Avec mon mari, nous ne sommes pas non plus d’accord avec l’idée qu’il faut s’abstenir de faire. Parce que d’une certaine manière, on finit toujours par faire. Nous pensons plutôt que l’Homme est comme le marin qui pilote son bateau : il ne fabrique pas sa route. Il fait avec les courants et les vents pour arriver à bon port.

Et l’on arrive au « bon usage » de la nature… Avez-vous des exemples ?

En fait… c’est notre éditeur qui a voulu ce titre… Mais on l’assume ! Effectivement, il s’agit d’apprendre à bien « faire avec ». C’est par exemple une agriculture bien menée, en lien avec son contexte environnemental. On obtient ce dont on a besoin, c’est-à-dire une bonne récolte. Et en même temps, on n’empêche pas que cela continue les années suivantes.

Le bon usage ne signifie pas qu’il faut toujours intervenir, mais qu’il faut être dans une logique de partenariat, plutôt que de domination, qui fonctionne à sens unique.

Il vous arrive également de citer l’exemple du bocage normand au XIXe siècle. Pourquoi ?

Parce que cet exemple va contre l’idée de ceux qui pensent que la meilleure protection de la nature est de ne rien faire. Il montre que l’intervention de l’Homme n’est pas forcément nocive. Le bocage normand, c’est-à-dire ces champs clos de haies, a atteint son maximum de biodiversité au XIXe siècle. Or c’est typiquement une coproduction Homme-Nature, à l’avantage des deux.

Aujourd’hui, retrouvez-vous de telles idées chez les écologistes ?

Oui, chez beaucoup. Mais l’idée que ce que l’on peut faire de mieux est encore de ne pas toucher à la nature reste dominante. C’est ce que l’on appelle le principe de naturalité : il faut se régler sur ce qui se passerait s’il n’y avait pas d’intervention humaine. On reste sur un modèle de wilderness à l’américaine.

Mais en France, plus aucun paysage est sauvage…

Non, bien sûr que non, il n’y a plus de forêts primaires par exemple. En Europe, si on ne fait rien, la forêt va revenir au bout d’un certain temps. On peut se dire, « c’est cela, la nature ». Mais vous pouvez également penser que ce n’est pas forcément la meilleure chose, aussi bien pour les Hommes que pour la nature. Parce que la forêt européenne est assez pauvre en biodiversité. Donc si on pense que ce qui est le meilleur pour la nature, c’est d’avoir la plus grande biodiversité possible, le retour de la forêt n’est pas forcément souhaitable.

A partir des différentes conceptions de la Nature que vous nous avez présentées, peut-on faire une typologie des écologistes ?

Un petit livre de Patrick Blandin, De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité (6) explique qu’il y a les traditionnels de la protection de la nature, qui sont favorables à limiter le plus possible les interventions humaines. Et d’un autre côté, ceux qui estiment qu’il n’y a pas d’endroit, même au coeur de l’Amazonie, qui ne soit pas la conséquence d’une co-évolution de l’Homme et de la Nature ; selon ceux-ci, il ne faut pas intervenir systématiquement, mais il ne faut pas rejeter toute intervention.

En fait, il demande « Quelle nature désirons-nous ? » Veut-on des milieux ouverts de pâturages, ou des milieux fermés comme en forêt ? Ce sont des questions à discuter entre les habitants du lieu concerné.

Et pour vous, qu’est-ce qu’un écologiste ?

Je me réclame de la définition d’Aldo Leopold, un forestier américain de la première moitié du 20e siècle. Juste avant sa mort, il a écrit L’Almanach d’un comté des sables (7). Aux Etats-Unis, c’est un livre culte, la référence de l’éthique environnementale. Le livre relate une série d’histoires, et à un moment, Leopold se raconte en train de cogner sur un arbre. Il explique que l’écologiste, c’est celui qui est conscient du coup qu’il donne et s’intéresse aux conséquences.

Je reprends la définition de Léopold pour montrer de quel côté je suis : selon moi, un écologiste est quelqu’un qui est conscient qu’il intervient dans la nature, et qui réfléchit sur les conséquences de ses actions.

Mais cette définition pourrait écarter pas mal de personnes qui se disente écologistes ?

Oh, je ne prétends pas avoir raison toute seule ! S’ils ont d’autres définitions à proposer, je suis tout à fait prête à en discuter.

Etre écologiste implique-t-il de s’investir dans la politique ?

Pendant toute une période, être écologiste, c’était être lanceur d’alerte. Il y a eu une série de prises de parole pour dire « Attention, on va dans le mur ». Mais je crois que maintenant cela ne suffit plus, on a un gros problème d’action. Je suis philosophe et je me sens engagée : j’essaye de comprendre pourquoi on agit si peu, pour pouvoir mieux agir.

C’est pour cela que je défends la définition d’Aldo Leopold. Il faut contribuer à ce qu’il y ait de l’action. De ce point de vue là, cela veut dire qu’il faut faire de la politique. On peut s’engager dans un parti, une association, ou travailler à changer les idées… Mais si la politique, c’est agir ensemble, oui, on a besoin de politique. L’action individuelle ne suffit pas.

Pourquoi est-ce si difficile d’agir, d’être écologiste ?

Aujourd’hui il n’y a pas de groupe humain qui serait bénéficiaire d’une attitude écologiste. Les partis ouvriers du XIXe siècle pouvaient dire : « Unissons nous pour une amélioration des conditions sociales ». Mais l’appel à être écologiste se fait plutôt sur le mode du devoir. On ne peut pas dire : « Participez, vous y trouverez votre intérêt ».

Il n’y a qu’au niveau local que je rencontre des personnes qui se rendent compte des bienfaits de l’écologie.

Et vous-même, vous considérez-vous comme écologiste ?

(Rires) Oui, je pense… J’y suis venue malgré moi. Au départ c’était une question nouvelle qui m’intéressait. Petit à petit, je me suis rendue compte que si je voulais être cohérente avec moi-même, il fallait que je sois écologiste. Parce que ce n’est pas une question sectorielle. L’écologie fait sens au niveau global et demande une définition assez complète de la conception du monde.

- Propos recueillis par Marie Astier


Références :

(1) Aristote, Les Parties des animaux

(2) René Descartes, Discours de la méthode (1637)

(3) Henry-David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Gallimard, 2004. (à télécharger gratuitement ici)

(4) Rachel Carson, Silent Spring, 1962

(5) Dennis Meadows (et une équipe du Massachussets Institute of Technology), Halte à la croissance ? : Rapport sur les limites de la croissance, paru en 1970 en anglais, première traduction française en 1973 aux Editions Fayard.

(6) Patrick Blandin, De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité, Quae, 2009.

(7) Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables, Flammarion, 2000.


Source : Marie Astier pour Reporterre

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