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« Multiplier les alternatives locales pour étouffer le système néolibéral »

A quelques mois de la fameuse COP 21 à Paris, Silence ! consacre son numéro de juin à ce grand rendez-vous international politico-médiatique sur le climat destiné à amuser la galerie et à chloroformer l’opinion publique. Intitulé « Sauver le Climat par le bas », le mensuel donne la parole à celles et ceux engagés sur le sujet à l’image de Jonathan Palais d’Alternatiba, de Geneviève Azam d’ATTAC, de Melusine Desrivières qui milite dans les Camps Action Climat et bien d’autres encore. Quartiers en Transition a aussi été interrogé et le texte ci-dessous reproduit l’intégralité de cette interview.

Silence ! : Pour limiter notre impact global sur le climat, les actions individuelles de simplicité volontaire et de consommation responsable sont nécessaires. L’organisation collective à l’échelle locale, qu’elle soit d’origine citoyenne ou communale, est également importante. Mais il semble que ces deux types d’actions cumulés restent insuffisants pour relever le défi climatique global. Est-on pour autant condamnés à s’en remettre à des négociations mettant notre destin commun dans les mains de dirigeants politiques qui ont clairement d’autres priorités que le climat ?

Antoine Lagneau (Quartiers en Transition) : Il n’y a sans doute pas une seule réponse possible pour déterminer le meilleur type de stratégie à mener afin de tenter d’enrayer l’impact inéluctable du changement climatique. De ce point de vue, l’émergence au Royaume-Uni du mouvement des villes en transition en 2007-2008 a constitué le phénomène le plus novateur depuis plusieurs années sur le front des luttes climatiques.

Pour autant, et on le voit aujourd’hui, sa capacité à influer sur les prises de décisions politiques est limitée. L’une des grandes réussites de ce mouvement est d’avoir permis de déclencher un passage à l’action à la fois individuel et collectif chez des individus qui auparavant n’auraient peut être pas osés franchir le pas. Pour cela, Hopkins a compris qu’il fallait éviter tout esprit partisan, toute ligne de fractures politiques en ne retenant que la volonté d’être dans la production d’actes concrets et de travailler avec toutes celles et ceux prêt à agir dans ce cadre. Le pari de ce mouvement était de réussir à l’échelle communale, à inventer un nouveau dialogue entre habitants et élus, basé sur un objectif commun, de biens communs pourrait-on dire. Malheureusement, ce pari semble loin d’être gagné même si dans des petites villes, il y a parfois des réelles avancées.

Mais la question de l’échelle et surtout de la volonté politique parait être un double obstacle infranchissable sur lequel se fracasse pour le moment la lutte climatique. J’ai la même analyse pour Alternatiba qui pourtant est là aussi une dynamique intéressante, notamment par ses modes d’action et cette volonté d’être trans-partisan.

Incontestablement, ce positionnement permet à ces mouvements de se propager bien plus rapidement avec des pratiques qui se situent moins dans l’opposition que dans la construction. Il n’en reste pas moins que le constat est pour le moment toujours le même, la traduction politique peine à se faire sentir. C’est l’aspect paradoxal de ce bouillonnement d’alternatives citoyennes, vouloir dépasser les clivages politiques mais continue à se heurter à la politique politicienne.

Il est nécessaire d‘avancer sans trop regarder du côté des appareils politiques

Cela démontre bien qu’il n’y a malheureusement pas grand chose à attendre de côté-là, surtout au niveau national ou international où les intérêts économiques priment sur tout autre chose. Cela est un peu moins vrai localement ou régionalement, il faut donc regarder dans  cette direction tout en sachant que les luttes et les alternatives locales sont un travail de longue haleine.

Mais la stratégie de l’encerclement peut finir par payer, en construisant des proximités d’idées avec certainEs éluE , notamment écologistes ou décroissants, et en pariant sur la contagion par le bas de cette dynamique.

Je ne crois donc pas que l’on soit condamné à s’en remettre à ces grand messe qui réunissent le gotha politico économique du monde entier, bien au contraire, je crois juste qu’il est nécessaire d‘avancer sans trop regarder du côté des appareils politiques.

L’autre difficulté qui est également un paradoxe de ces mouvements, est qu’à vouloir être dans un certain sens totalement apolitique, ils prennent le risque de devenir un fourre tout faisant le lit d’idéologies nauséabondes, nationalistes et identitaires. Ces groupuscules ont d’ailleurs réussi à quelques reprises à prendre pied dans quelques mouvements alternatifs locaux et il y a là un danger bien réel.
S’il est donc important de préserver cette ouverture d’esprit propre à la transition ou Alternatiba, il me semble aussi important de construire une forme de bouclier politique en mettant en avant des idéaux humanistes et foncièrement libertaires, où l’horizontalité des décisions reste la règle.

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Silence ! : Les négociations préparatoires de Genève de février 2015, en amont de la Cop 21 de décembre 2015 à Paris, permettent-elles d’espérer des décisions politiques réellement à la hauteur du défi climatique (moins de 2°, moins de 350 ppm) ?

Antoine Lagneau (Quartiers en Transition) : Je n’attends strictement plus rien des négociations internationales. Genève a une nouvelle fois démontré que les puissances occidentales n’entendaient absolument pas remettre en cause leur sacro saint mantra : la croissance. Tout le reste n’est qu’habillage et novlangue diplomatique où l’on fait systématiquement croire que les discussions on été une réussite. Or, les accords ne sont jamais contraignants et permettent  donc à chacun de préserver ses intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général.

Le poids des lobbies est par ailleurs tel avec des dirigeants politiques de plus en plus soumis à ces derniers que l’on ne peut absolument pas espérer une issue favorable à ces sommets.
La COP 21 à Paris devrait donc nous valoir le même scénario que celui des rendez-vous précédents, démontrant par ailleurs un peu plus que les véritables centres de décisions politiques ne sont plus au sommet des États mais au derniers étage des buildings des centres d’affaires, de la Défense à Wall Street en passant par la City ou la Silicon valley. C’est là que désormais se joue l’avenir de notre planète, or pour l’oligarchie économique, cet avenir se mesure en termes de croissance financière et d’enrichissement personnel.

Silence ! : Qu’est-ce qui bloque politiquement dans les négociations ?

Antoine Lagneau (Quartiers en Transition) : Une combinaison explosive de relations incestueuses entre dirigeants politiques et économiques. C’est ce cocktail qui rend aujourd’hui totalement inutile les grands sommets où tout est joué d’avance et ce, bien avant le jour J.

L’une des meilleures illustrations est sans doute cette invention extraordinaire dénommée « compensation écologique » qui oblige une entreprise ou un aménageur public construisant sur un espace naturel sensible à récréer celui-ci un peu loin. C’est sans aucun doute l’exemple le plus frappant du machiavélisme de l’oligarchie politico-économique qui tente de faire croire que l’on peut reproduire à l’infini les équilibres naturels et les systèmes écologique locaux.

Le pire est que ces stratagèmes relayés sans recul par la majorité des médias fonctionnent et finissent par convaincre aussi les populations mal informées malgré les lanceurs d’alerte et autres zadistes qui tentent de faire entendre leur voix.

Silence ! : Mis à part la mobilisation pour peser sur la Cop 21, quelles autres voies s’offrent à nous pour bloquer les causes  du changement climatique par la base, avec notre pouvoir direct ? Quelles priorités entre transformation sociale par la transition locale, sensibilisation du public, lobbying sur les acteurs du changement climatique, action directe (blocages, boycott, sabotage, etc.) ? Quelles sont les cibles principales de ce combat climatique ?

Antoine Lagneau (Quartiers en Transition) : Si l’on entend par cibles, des objectifs belliqueux, très clairement, il faut d’abord s’en prendre aux grandes entreprises internationales de la finance, de l’agro alimentaire, de l’industrie pharmaceutique et énergétique ces secteurs.
C’est là encore une fois que se situe désormais le cœur du pouvoir politico-économique mondial, les gouvernements n’étant pour la plupart que les exécutants zélés de ces firmes. Cela ne signifie pas qu’il faut se désintéresser de mener un combat sur le terrain politique mais je ne crois pas que croiser le fer électoralement parlant par exemple soit bien utile, surtout au niveau national.
Si l’on veut véritablement enrayer le dérèglement climatique, il nous faut frapper là où cela fait mal, au cœur de l’économie capitaliste qui encore une fois ne se situe plus dans les palais présidentiels.

Ceci étant dit, nos armes sont tout de même bien faibles par rapport à la puissance de feu de ces multinationales et la tâche en est d‘autant plus compliquée. Certes, les actions directes de type boycott ou blocage voir sabotage peuvent constituer ponctuellement des éléments de réponses mais surement pas une stratégie de longue haleine.
Car pour le coup, à la violence économique contre laquelle nous nous battons succédera la violence d’État face à laquelle il sera encore plus difficile de se relever, on l’a vu à Sivens avec la mort de Rémi Fraisse. Si les États n’ont en effet plus la main sur l’économie, ils restent en revanche le bras armé des grands trusts industriels et financiers et à ce titre, n’auront aucun état d’âme à faire régner l’ordre capitalistique.

Mettre en place des pratiques éducatives basées sur la transmission des savoirs faire locaux et l’observation de la nature.

Je crois donc davantage à une stratégie favorisant l’étouffement par l’encerclement du système néolibéral, en poursuivant l’extension d’archipels d’utopies concrètes et d’alternatives citoyennes et surtout, en mettant en place des pratiques éducatives basées sur la transmission de savoirs et savoirs faire locaux et l’observation de la nature.
Tout ceci devant être facilement appropriable par chacun et ne nécessitant pas le passage, notamment pour les aspects techniques ou technologiques, par les sacro-saintes grandes écoles d’ingénieurs, véritable rouage sur lequel s‘appuie le système s’appuie pour se perpétuer.

Il me semble que les aspects liés aux sciences citoyennes, participatives constituent de véritables pistes pour les générations futures et même pour former les générations actuelles, en continuant à préserver, à redécouvrir et se réapproprier des savoirs techniques, intellectuels, culturels…, en reconnectant à travers ces expériences l’Homme à la nature et en veillant à maintenir un lien entre ces alternatives, la nature et les êtres humains. Ce triptyque par ailleurs ne me paraît viable qu’à l’échelle locale ou régionale pour nous permettre de renforcer notre autonomie et nous rendre plus robuste face à ce qui fait la force du capitalisme, sa plasticité et sa capacité d‘adaptation à n’importe quelle situation.

Si je devais choisir un mode d’action contre l’hydre capitaliste et permettant de lutter contre le changement climatique, je choisirai donc la voie de l’éducation et de l’apprentissage, en essayant de développer chez chacun des capacités d’autonomie, de libre arbitre, d’autocritique, d’observation le tout accolé à la réappropriation de savoirs-faire, notamment agricoles et artisanaux…

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