L’écologie politique sans EELV, une utopie concrète ? par Reporterre

Par Barnabé Binctin, un article paru sur Reporterre

mardi 1er octobre 2013

Méchants partis contre purs citoyens ? Pas si simple : un fort débat lors du deuxième Festival des Utopies Concrètes a relancé le débat toujours vif sur le rapport au politique des mouvements de terrain.


Jardins partagés et reconquête des espaces publics, récupération et troc, transition énergétique, monnaie locale, permaculture, etc… Pour sa deuxième édition, le Festival des utopies concrètes aura de nouveau porté la lumière sur cette ribambelle d’alternatives qui donnent à penser autrement la vie quotidienne. C’est l’ambition du Festival, « encourager la construction de modes de vie résilients [grâce aux] partages et retours d’expériences à partir d’initiatives locales sur des thématiques aussi vastes que l’agriculture urbaine, l’alimentation, le recyclage, les transports, les systèmes d’échanges locaux… ».

Il se présente comme un lieu d’expression et d’échanges pour les « transitionneurs », ces porteurs d’alternatives au système, inspirés du mouvement de Rob Hopkins né en Grande-Bretagne au milieu des années 2000. Historiquement, cet activisme s’est construit hors du champ de la politique traditionnelle, loin des élections et des partis politiques. Cette posture, délibérément orientée sur l’action locale et concrète, a construit le succès de ce mouvement dont témoignent la mobilisation militante et l’essor de ces idées parmi la société civile. Toutefois, certains considèrent aujourd’hui que l’ampleur de ce succès oblige la Transition à reconsidérer son rapport global au politique. Dans leur essai paru en France en mai 2013 intitulé Un écologisme apolitique ? Débat autour de la Transition, Paul Chatterton et Alice Cutler appellent ce mouvement à « mieux identifier ses ’ennemis’ politiques et ainsi renouer avec une approche de confrontation qui caractérise d’ordinaire les mouvements sociaux ».

Cette interpellation était l’enjeu de la conférence du Festival, « Transition et Politique », qui s’est tenue mercredi 25 septembre à Paris. Les quatre invités s’interrogeaient sur la pertinence d’une expérience politique pour le(s) mouvement(s) de la transition. Au départ, une problématique : la transition peut-elle trouver des alliances ? Une question qui a permis de réfléchir, en fait, à la légitimité de l’action politique.

 

Les « transitionneurs » existent-ils ?

A l’heure où le terme de « transition » est de plus en plus utilisé dans l’espace public – et d’aucuns diraient récupéré, voir le Débat national sur la transition énergétique – il manque une définition claire des caractéristiques d’un mouvement de transition. Dans les milieux écolo-associatifs, le terme s’est pourtant répandu depuis 2006 et le lancement du mouvement des « villes en transition » porté par Rob Hopkins dans sa ville de Totnes. L’idée est simple, à l’origine : sensibiliser des communautés locales au double défi que représentent le pic pétrolier et le réchauffement climatique et les mettre en action afin qu’elles développent par elle-même leur capacité à survivre aux crises qui peuvent les frapper.

Le concept a fait tache d’huile, et s’est propagé en Europe. De plus en plus d’initiatives, dans des domaines variés, utilisent ce qualificatif de transition pour se définir. Mais le mouvement ne se structure pas officiellement autour d’une association, il n’a pas d’existence juridique. « Il n’y a pas de statuts, explique Antoine Lagneau. La transition, c’est un réseau informel, qui donne un label aux initiatives qui souhaitent s’en revendiquer ». Pour lui, membre actif de l’organisation du Festival des utopies concrètes et initiateur de « Quartier en transition » dans le 18ème arrondissement à Paris, l’essentiel ne se situe pas dans l’étiquette : « Je ne me présente pas comme « transitionneur » car je trouve cela réducteur. La transition n’est pas un mouvement auquel on appartient, c’est une démarche. Une démarche qui redéfinit l’engagement et permet de donner un sens à l’action locale, à un moment où le discours écologiste a moins prise sur la société ».

La transition joue sur une dynamique d’ouverture – on parle d’ « inclusivité » : tout le monde peut faire la transition, sans discrimination. Mais ce flou tolérant crée la confusion. En mai 2013, un festival de la Transition se tenait à Cluny, célébrant la naissance d’un « collectif pour une transition citoyenne ». Bien que proche du mouvement originel des Villes en Transition, il ne se réclame pas du même héritage et vise d’autres objectifs. Il élargit ainsi la base du mouvement, récupérant le terme à des fins plus globales. Les Colibris sont-ils alors un mouvement de la transition ? Quid de la Nef, d’Attac ?

La tendance est à la vulgarisation du mouvement de transition, quitte à ce qu’il en devienne un fourre-tout, au sein duquel se retrouve de petits projets citoyens comme des structures associatives plus conséquentes. C’est une première limite à l’enjeu politique du mouvement de la transition : à ne pas savoir exactement qui sont les siens, elle ne peut exister vraiment aux yeux des autres.

Peut-on faire de la politique sans perdre son âme ?

La question de la participation des mouvements sociaux au jeu politique n’est pas nouvelle. Pierre Thomé, historien du PSU (Parti Socialiste Unifié), rappelle l’effervescence militante qui accompagnait, dans les années 1970, le projet du socialisme autogestionnaire. Celui-ci accompagnait les grandes luttes de l’époque, entre les Lip à Besançon et les paysans du Larzac. En 1974, Michel Rocard fit le choix d’une stratégie d’entrisme au Parti Socialiste, pour y faire avancer la théorie de l’autogestion. La suite est connue : l’exercice du pouvoir auprès de Mitterrand apportera quelques gains politiques, mais désillusionnera la base militante, transformant le PSU et l’autogestion en astres morts, le PS s’abandonnant quant à lui au néo-libéralisme.

Un autre détour par l’histoire mène vers l’écologiste anarchiste Murray Bookchin. Il est présenté par Vincent Gerber, qui a publié sa biographie, comme un pionnier sur les questions de la décentralisation, des énergies renouvelables, de la réappropriation des outils de décision. Il porte le projet du « municipalisme libertaire », basé sur une fédération de communes avec des décisions populaires. Très proche des mouvements anarchistes pendant une grande partie de sa vie, Murray Bookchin prendra ses distances avec eux en raison d’un désaccord sur la participation aux élections locales. Selon lui, l’élection restait la plateforme nécessaire pour porter ses idées à plus grande échelle.

Ainsi c’est une ritournelle bien connue que découvre le mouvement de la transition, entre utopie et acceptation du jeu institutionnel : jusqu’où, en-dehors du cadre politique, peut-on porter efficacement son message ? La lutte électorale est-elle le passage obligé pour gagner la lutte sur le terrain ? Doit-on faire le pari d’un appareil politique au risque du dévoiement de l’objet originel ? C’est toute la question du compromis qui se pose pour les transitionneurs.

La vérité dans le local ?

Murray Bookchin considérait justement la municipalité comme la bonne échelle d’action politique pour changer les choses. Comme il est le niveau le plus bas dans l’organisation de la société, il impose le moins de compromission. Cette recherche de la conciliation entre l’efficacité politique et le maintien des valeurs correspond au parti adopté par nombre de décroissants, aujourd’hui, en France. Vincent Liégey, porte-parole du Parti Pour la Décroissance, explique mener un « jeu d’équilibriste, en tentant de changer la société sans pour autant chercher à prendre le pouvoir. Pour cela, il faut participer aux élections, mais pas de manière électoraliste… ». Virginie Le Torrec, élue Europe Ecologie – Les Verts (EELV) à Saint-Denis (93), assure quant à elle : « L’exercice de mandats locaux permet de ne pas s’enfermer dans un entre-soi qui ne dit pas son nom. Faire de la politique dans sa ville, c’est aussi comprendre comment se structure le corps social français aujourd’hui en 2013 ».

Hasard ou coïncidence, cette conférence concluait une journée marquée politiquement par le départ de Noël Mamère d’EELV, parti qu’il dit être devenu un « syndicat d’élus », déconnecté du réel. Le débat aura eu le mérite de montrer l’impossibilité d’en rester à un clivage manichéen : méchants partis politiques contre gentille société civile.

L’écologie sociale, en partie incarnée par le mouvement de la transition, cherche sa place dans un ajustement des deux. Il faut être dedans et dehors en même temps, selon Vincent Liégey : « On a besoin des élus EELV, même si on aime bien les critiquer. Et on a besoin aussi des militants libertaires qui sont quotidiennement sur le terrain, sur la ZAD à Notre Dame des Landes comme ailleurs. ». Dans la salle, parmi la petite centaine de militants curieux, l’une recommandera de « poser des graines un peu partout ». Il reste à savoir comment les faire ensuite fleurir.


Source : Barnabé Binctin pour Reporterre.

Illustration : Philippe Mouche.

Photos : Eric Coquelin.

Complément d’info : une réflexion d’Antoine Lagneau au sujet des initiatives de transition.

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