Le Festival des Utopies Concrètes ou « l’esprit de la vallée »

Ce week-end, le village des utopies concrètes a pris ses quartiers pour une journée sur les bords du Canal de l’Ourcq, suivi dimanche dans le jardin partagé Ecobox d’une journée autour du thème des Initiatives de Transition.

Temps fort du festival éponyme, le FUC – Festival des Utopies Concrètes – ces deux événements sont l’occasion de livrer les premiers aperçus d’une manifestation inédite, organisée autour des thèmes de ralliement de la transition et de la permaculture.

Lancé jeudi 27 septembre dernier, le festival se poursuit toute la semaine.  Baptisé d’un nom à la fois énigmatique et croustillant, il est aussi l’occasion de se pencher sur les aspects contemporains de notre rapport à l’utopie, ainsi que sur le mouvement des initiatives de transition.

Un récit des premiers jours du Festival par Clara Breteau

La transition, ou plus exactement le mouvement des initiatives de transition, s’est propagée en France à partir de 2010 ; venue d’Angleterre, on y trouve à la fois un diagnostic didactique  sans concession sur le réchauffement climatique et le pic pétrolier, ainsi qu’un état d’esprit résolument constructif et rassembleur. Mais aussi un terreau d’idées puisé largement aux sources de la permaculture, et une méthodologie concrète de mobilisation et d’action citoyenne sur un territoire, pour s’acheminer vers la descente énergétique et la réappropriation des aspects fondamentaux de nos modes de vie.

La France dénombre aujourd’hui une cinquantaine de territoires où de telles initiatives sont apparues, dont une vingtaine sur la région Ile-de-France. Cependant, une myriade d’associations dans tous les domaines partagent une communauté de valeurs avec les initiatives de transition. Alors que l’heure tourne, l’urgence et les bénéfices d’une convergence  se font de plus en plus sentir. En Ile-de-France, celle-ci se dessine petit à petit. Le festival, fidèle à cet « esprit de la vallée » cher à Edgar Morin, se propose de relier associations et initiatives entre elles, cette fois sous la bannière des « utopies concrètes ».

L’utopie concrète…

Jeudi 27 septembre, salle Jean Dame dans le 2ème arrondissement. Ça bouchonne à l’entrée pour la soirée de lancement du festival, qui se propose de jeter des ponts entre dette, extractivisme et initiatives de transition.  Qu’est-ce qu’une utopie concrète ? Alors que la question en cette soirée d’ouverture est sans doute sur toutes les lèvres, certains participants s’approchent de la solution : ils hésitent, un peu interdits, devant le parterre de fauteuils rouges fixés au sol, tournés frontalement vers la scène encore déserte.

Où sont les tables rondes et chaises mobiles des cercles de parole dans cette belle salle institutionnelle prêtée par la mairie du 2ème arrondissement ? Pour amorcer le changement, il ne s’agit pas  tant parfois de faire « table rase », que d’agencer différemment  fauteuils et tables pour permettre d’instaurer les conditions d’un jeu social différent.

Ce détail en apparence anodine – une bête question de fauteuils ? – nous fait toucher du doigt l’idée même « d’utopie concrète » qui habite le festival, développée entre autres par Ernest Bloch. L’utopie concrète est celle que l’on commence à bâtir, maintenant et ici : s’arrimant dans l’existant, ceux qui s’y reconnaissent projettent leur vision à partir d’une prise dans le réel. Ils font des infrastructures, salles et fauteuils existants, dans leurs rassemblements ou leurs jeux de recyclage, des tremplins plutôt que des alibis pour l’inaction.

La conférence d’ouverture a illustré cet engagement dans le dur et dans le concret, avec la parole donnée aux représentants de luttes pour l’intégrité physique et juridique de leurs sols et de leurs terres. Ainsi, des émissaires des populations guatémaltèques du Peten et des populations équatoriennes des Indiens Kichwa de Sarayaku ont raconté leur combat contre  leurs Etats respectifs et des compagnies pétrolières pour défendre leurs territoires. Côté hexagonal, il s’agissait aussi, avec la parole donnée aux militants contre l’extractivisme et les gaz de schiste, de préserver précisément – entre autres enjeux – l’intégrité du sol sous nos pieds, alors que la technique de fracturation hydraulique de la roche mère utilisée pour accéder aux gaz de schiste menace de désintégrer et ravager nos territoires.

Ainsi, plutôt que nos utopies, il semble bien à l’heure actuelle que ce soient nos technologies qui menacent la fermeté de notre rapport au réel. La hantise autrefois des « résistants gaulois » était que le ciel leur tombe sur la tête : aujourd’hui, leur crainte est plutôt que le sol finisse par se dérober sous leurs pieds. L’utopie a elle aussi effectué son atterrissage : elle n’est plus, comme la Cité des Dieux de Saint-Augustin, dans une Olympe, dans des cieux d’ozone où Dieu pratique désormais la pêche au trou. Peut-être notre rêve le plus fou et le plus utopique est-il justement aujourd’hui de renouer avec le réel, avec le concret de la terre, et « l’humilité » qu’elle nous enseigne.

Selon l’étymologie latine du mot, le concret est aussi ce qui est agrégé et agrège, ce qui est étroitement serré, aggloméré : ne sommes-nous pas dans le concret, le réel, à partir du moment où un grand nombre de gens sont fédérés autour d’une cause et y consacrent leur énergie?  Le festival pointe donc aussi du côté du concret du fait qu’il s’inscrit dans cet esprit rassembleur, est autofinancé, du fait enfin qu’il est parti de la base, en étant lancé par des citoyens, militants et associatifs engagés sur le terrain.

Dans ce contexte, l’utopie intervient car il s’agit aussi, tout en s’ancrant dans les discussions et combats du présent, de réfléchir à un futur, et de mettre indignations et causes présentes en perspective d’un avenir. Si la permaculture ou les mouvements de transition rassemblent, c’est, comme le souligne lors de la soirée Pablo Servigne du mouvement belge Barricades, parce qu’ils resituent la descente énergétique et le « grand débranchement » à venir dans une vision positive : les initiatives de transition ont pour caractéristiques d’être orientées vers la descente énergétique, avec en ligne de mire la construction  d’une société de « sobriété heureuse » plus résiliente et plus juste.

Un grand nombre des utopies historiques dont l’Utopie de Thomas More étaient situées sur des îles, à des emplacements indéfinis ce que permettait jusqu’à une certaine époque la persistance de zones d’ombres et de terres inconnues sur notre planète. Dans les années 70, alors qu’il ne reste plus beaucoup de terres inexplorées mais que les campagnes apparaissent comme un nouveau désert, les initiatives communautaires fleurissent, et les nouvelles utopies se fondent sur un départ, une rupture d’avec le milieu urbain initial.

Ce festival dans sa dimension d’utopie concrète fait état d’une rupture : les initiatives « utopiques » de la transition ne prennent plus la mer ni le désert, elles s’érigent à partir de l’existant, sur la terre ferme et sur les territoires que l’on habite, en lien avec le reste du monde. Les nouvelles notions de continuité et d’engagement vis-à-vis de ce que sont nos territoires et nos communautés de vie historiques se font jour, la prise en main locale se distingue du sauve-qui-peut. Les exemples qu’elles incarnent d’autres modes de vie se détachent alors du paysage, font tâche d’huile et montrent qu’un autre monde est possible. C’est à partir du très concret que l’on remet en question les apparences et montre qu’il nous appartient de les tisser autrement. Aujourd’hui ce sont, comme dit le poète Serge Pey, « les îles qui inventent la mer ».

Du village…

Le petit îlot du village des utopies concrètes a donc, à défaut de l’océan, élu domicile au bord de l’eau pour sa tenue le samedi 29 septembre.  Sur le stand des biffins, une dame à la casquette de gavroche raconte comment ces descendants des « chiffonniers » récupèrent les objets abandonnés dans les rues et prolongent leur cycle de vie en les revendant en direct pour des sommes modiques. A côté de ces « glaneurs » en milieu urbain ont pris place les « semeurs » : sur le stand de Graines de Troc sont proposées des graines de l’association Kokopelli, qui agit en France pour la préservation de la biodiversité, et la libre production et circulation des semences. La veille vendredi a eu lieu dans le dixième arrondissement une projection débat autour du film « les semences prennent le maquis » de l’association Terre et Humanisme.

Sobu déambule parmi les stands ; entre ses performances, il ressuscite l’autre petit métier disparu qu’est celui du crieur de rue, et annonce au porte-voix les  projections-débats et lectures de poésie engagée qui se déroulent non loin de là sur la péniche Antipode.  Devant l’entrée, l’effigie d’un grand derrick pétrolier a été érigée, et transformée en arbre à pétrole à l’aide de guirlandes supportant des exemples d’objets du quotidien fabriqués à partir d’hydrocarbures. Le long du quai s’étalent les stands : il y a là la coopérative solidaire du XVIIIème l’Indépendante, le fournisseur d’énergies renouvelables Enercoop, les associations Terra Vitae, Relocalisons, Casa Poblano, l’association Colibris, le mouvement Utopia, une librairie tenue par le Passager Clandestin …

Pensé comme un lieu de rassemblement et de mise en visibilité des initiatives existantes en région Ile-de-France, le village en reflète la grande diversité. Diversité apparaissant aussi dans le programme du festival,  avec des événements chaque soir du jeudi 27 septembre au dimanche 7 octobre, sur des sujets aussi divers que l’alimentation biologique et l’agriculture urbaine, les monnaies locales, la transition, l’habitat partagé, le recyclage et le bricolage, la permaculture. En effet, le caractère local et aussi transversal des mutations à venir – dans le sens où elles concernent tous les aspects de notre mode de vie –donne lieu à première vue à une explosion d’initiatives très diverses.

Cette variété peut devenir déroutante lorsque l’on jette un œil au programme et  qu’il s’agit de choisir à quel événement participer. Cependant, les différentes associations et initiatives engagées dans le festival se retrouvent justement autour d’un même diagnostic, ainsi que d’une même attitude et d’une même vision positives. La difficulté disparaît si l’on considère que l’un ou l’autre des événements proposés ne sont que les facettes différentes et complémentaires de l’approche générale de la transition et de la permaculture. Si le temps manque, on pourra avec un peu de chance obtenir une vue du tout au travers d’une des parties.

Cette diversité est assumée et prospère donc en toute tranquillité ; en effet, c’est l’un des mots-clefs de la permaculture, système de conceptions et terreau d’idées dans lequel puisent largement les initiatives en transition. Loin des organisations multinationales, fusionnées et oligopolistiques auxquelles notre société mondialisée a tendu, la permaculture se construit notamment autour de l’idée que c’est la taille réduite, la localité et la diversité de ses éléments qui assure la stabilité d’un système.

… au jardin

Le jardin Ecobox où se sont tenus la soirée festive du samedi et la journée du dimanche est un de ces lieux où les mots-phares d’utopie concrète, de transition, de permaculture trouvent une incarnation, de ce genre d’incarnation qui vaut parfois mieux qu’un long discours. Ancien parking transformé en dédale luxuriant où se cachent potager, café en plein air et cour des miracles accueillant ateliers et représentations, le poulailler y fait face au « temple de l’amour », un gigantesque tipi en bambou construit sur une estrade pour  contempler le Sacré-Cœur.

Un spectacle y succède samedi soir aux festivités du village et au repas auberge-espagnole. Sur la scène face à la basilique, Mirta Caaman̴o endosse les lunettes du personnage de Giraudoux la Folle de Chaillot pour jeter un regard sans compromis sur le monde actuel ; après avoir clamé – au sujet des catastrophes nucléaires  – « qu’il fallait s’y attendre », puisque l’être humain en s’en prenant aux liaisons des particules est allé braver l’interdit contenu implicitement dans le mot même d’atome, l’indivisible qui ne doit pas être divisé, elle compose sous les yeux du public dans le jardin d’Ecobox le « bouquet énergétique » : le tournesol et l’anémone pour les énergies solaire et éolienne, les feuilles de chêne et le lotus pour l’énergie de la terre et celle de l’eau,  ainsi que le lierre et le cactus, pour tous ces négawatt que la sobriété énergétique peut engranger.

L’espèce humaine en bouleversant les écosystèmes a mis en péril l’équilibre subtil de liens qui organisait leurs acteurs et constituait une toile solide, capable de résister aux chocs, et donc « résiliente ». Dans le même mouvement cependant qui la voyait se couper de son milieu naturel, elle s’est assorti de nouvelles entraves ; le regard poétique de la Folle de Chaillot nous la figure branchée de toutes parts, prise dans le réseau de ses connexions technologiques comme un poisson dans son filet ; « l’espèce humaine » nous rappelle t’elle alors, « comme toutes les autres espèces, ne peut survivre très longtemps hors de son milieu naturel ».

Retrouver son milieu et retisser les liens. Tel est sans doute l’un des fils directeurs de ce festival, qui le lendemain dimanche 30 septembre accueillait à Ecobox une rencontre nationale d’initiatives de transition. L’occasion, pour une soixantaine de personnes venant de Paris et sa région, mais aussi de Nantes ou de la Drôme, de réfléchir ensemble sur leur démarche, leurs aspirations, et les problématiques concrètes rencontrées notamment au cours de la formation de leurs groupes d’action locaux. Comment arriver à constituer un comité de pilotage stable et soudé ? Comment intégrer de nouveaux arrivants sans freiner la dynamique du groupe ? Comment concevoir et nommer les éléments de formalisation nécessaires à assurer la continuité d’un collectif, entre les règles, normes, cadres, principes, chartes, réclamés par les uns, repoussés par les autres ?

Alors que les points d’interrogation fusent dans l’air de l’ancien parking d’Ecobox, qu’ils viennent rebondir sur les fresques murales multicolores et s’entremêler entre les liserons, c’est, l’air de rien, toute l’histoire politique qu’ils nous amènent à relire et à soupeser; elles questionnent l’origine mystérieuse, organique et spontanée, foncièrement « intuitu personnae » de la volonté de vivre-ensemble dans un groupe ; la capacité de ce groupe à se « fonder » durablement, par l’intermédiaire d’une constitution et d’institutions dédiées plus ou moins formelles et flexibles.
« Les problèmes ne se résolvent pas au  niveau où on les a créés »,  et qui dit changement de niveau dit aussi changement de mots. La refonte du langage est parfois le signe que les lignes bougent et que quelque chose est en train de se passer.

Curieusement, les mots « poids lourds » qui s’imposeraient trop facilement ailleurs sont durant la journée soigneusement évités, mais c’est pourtant bien eux que l’on réinvente : alors que l’on remonte aux motivations profondes et au sens de nos actions, jamais la religion n’est invoquée, cependant il s’agit bien de faire vibrer en le questionnant ce qui nous lie les uns aux autres et ce qui fait notre présence au monde ; le mot-sésame de l’écologie est curieusement également laissé de côté, alors que l’on se pose la question fondamentale de la façon dont nous souhaitons désormais habiter nos territoires, et de la façon dont nous visualisons nos « oikos », foyers et habitats futurs. Enfin, la politique, gros mot s’il en est, reste sous son nom de scène tapie dans les pruniers – et pourtant, tous ces groupes qui se constituent et cherchent à agir et vivre ensemble, n’ont-ils pas retrouvé sans le savoir le cœur battant de la politique au sens noble du terme ?

Lundi 1er octobre, le festival entre dans sa deuxième phase avec cinq soirées thématiques et un week-end dédié à la permaculture sur le terrain de la Ferme du Bonheur, à Nanterre. Une dynamique  s’est désormais enclenchée, dont on parle déjà d’assurer la continuité.
Peut-être, si le défi est relevé de rendre l’utopie plus concrète encore. Nous avons vu en effet qu’une convergence s’amorce : le mouvement de la transition et des événements comme le festival offrent informations, méthodologies et, comme l’a joliment dit Eva Deront, sur Reporterre.net une « coquille de valeurs ».

Cependant, ne manque t’il pas là pour le territoire d’Ile-de-France un grand projet commun, pour que l’utopie devienne plus concrète encore et donne lieu à une mobilisation citoyenne massive ? Dans le Nord du Brésil, le projet « un million de citernes » a su récemment fédérer à travers toute la population pour répondre à un besoin essentiel, augmentant ce faisant dans son ensemble, par des dynamiques vertueuses, la résilience des modes de vie.

Quel projet simple et concret, aisément démultipliable, trouvera t’on pour mettre le feu aux poudres et lancer une véritable dynamique collective à l’échelle des arrondissements parisiens et communes de la région Ile-de-France ? Ne restent plus qu’à trouver le désert et la soif de notre mégapole ; alors  peut-être le bateau du festival pourra t’il jeter l’ancre, devenir île, et « inventer la mer »….

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